Actuellement, le PIB par habitant·e sert couramment d’indicateur du niveau de vie moyen dans un pays. Mais son adoption comme indicateur de référence n’est pas neutre. En effet, cela s’inscrit dans un paradigme de croissance économique, dont il sert à mesurer l’évolution. Nous soutenons l’idée selon laquelle le PIB est une approche incomplète si nous voulons connaitre le véritable état d’un pays et la progression de la satisfaction de vie de la population et que l’approche de la croissance nécessiterait une remise en perspective…

image: unsplash – Mathieu Stern
Depuis quelques décennies, des chercheurs et chercheuses du monde entier alertent face au risque de changement climatique et sur la nécessité de réduire les émissions anthropiques de gaz à effet de serre. En Belgique, comme dans de nombreux pays, le chemin choisi est celui de la croissance économique, censée aller de pair avec la protection de l’environnement. “Nous faisons face à un défi climatique mondial“, posent en introduction des 8 pages du chapitre les cinq partis de l’Arizona qui s’inscrivent “dans le cadre d’une croissance économique durable” car, selon eux, “une politique climatique ambitieuse va encore plus de pair avec une politique de croissance économique et industrielle ambitieuse”. En effet, face à la crise climatique, économique et aux enjeux immenses de notre époque, la principale solution mise en avant par nos responsables politiques et leurs experts financiers reste le renforcement et la relance de la croissance.
Or, nous pouvons également considérer que nous traversons une période marquée par une certaine dégradation de nos modes de vie : érosion du lien social, taux de burn out et de dépression accrus, quête de sens, stress, etc. Par ailleurs, nous pouvons nous questionner sur la prise en compte de l’impact de cette croissance économique sur les éco-systèmes et, ultimement, sur le changement climatique lui-même. La croissance va-t-elle vraiment de pair avec le bien-être des populations ? Un pays développé est-il vraiment un pays heureux ? Et, finalement, le PIB indique-t-il la bonne santé et le bonheur de la population d’un pays[1] ?
Le PIB, un indicateur de prospérité ?
Actuellement, le PIB par habitant·e sert couramment d’indicateur du niveau de vie moyen dans un pays. Mais son adoption comme indicateur de référence n’est pas neutre. En effet, cela s’inscrit dans un paradigme de croissance économique, dont il sert à mesurer l’évolution.
Historiquement, la théorie de la croissance rencontre du succès dans la période après-guerre, car elle correspond au cadre de pensée de l’époque. En effet, face à la nécessité de reconstruire les pays détruits par la guerre, le baby-boom et une tendance à vivre sans compter après cette période de privation, la modernisation de l’industrie et de l’agriculture vient répondre à cette demande en hausse grâce à des investissements importants qui permettent le développement de techniques nouvelles et plus efficaces. Cela engendre alors une productivité accélérée des usines et du secteur agricole, qui conduit le commerce international à prendre son envol. Les taxes douanières diminuent, des emplois se créent : un cercle vertueux est en cours. Or, à la fin des années 70, les deux chocs pétroliers ont engendré une hausse des prix et un taux de chômage plus conséquent. La volonté est alors de renouer avec la croissance… même si cela a pour conséquence d’engendrer une dette financière et environnementale. Dans ce cadre, le PIB est utilisé comme un indicateur global de santé des pays, car nous associons croissance à richesse, et richesse à bien-être. Mais est-ce vraiment le cas ?
En réalité, le PIB n’est que la mesure de l’activité économique d’un pays ou d’une zone géographique, sa formule étant : Dépenses de consommation finale + Investissement + Dépenses publiques + Exportations – Importations.
D’emblée, un premier problème se pose : peut-on considérer qu’il y a un réel lien entre production de richesse et bien-être ? Nous pouvons mentionner ici les travaux de l’économiste Richard Easterlin, qui a découvert dans les années 70 que l’augmentation des revenus augmentait bien le niveau de bien être… mais seulement jusqu’à un certain point.
Un second problème est que la lecture du PIB d’un pays ou de son niveau de croissance ne dit rien du niveau de pauvreté de la population ou des inégalités sociales. Un pays peut ainsi avoir un PIB élevé mais une disparité très forte entre les plus riches et les plus pauvres, ou encore un taux de croissance élevé malgré la pauvreté de la population, comme c’est le cas au Pérou. Le PIB cache par ailleurs certaines réalités sociales, comme le travail bénévole et domestique, ou encore les bénéfices sociaux des politiques de santé et d’éducation.
Enfin, le PIB ne tient pas en compte des externalités négatives de l’activité économique, comme la pollution ou la dégradation de l’environnement. Par exemple, le fait de couper une forêt pour fabriquer des meubles permettra de faire gonfler le PIB grâce à leur vente, mais la dépréciation du « capital naturel » ne sera pas reflétée. Cela est même paradoxal, car cette dégradation pourra elle-même engendrer des conséquences sur le bien-être social et sur d’autres activités à plus long terme.
De manière générale, le paradigme de la croissance semble finalement peu conciliable avec la préservation de l’environnement et le bien être humain : « Plus vous avez de croissance, plus vous avez d’émissions de gaz à effet de serre, donc plus vous aurez de destruction des écosystèmes et, finalement, de bien être humain. La croissance est l’énergie motrice de la crise climatique, l’efficacité énergétique est une illusion. La croissance n’est pas seulement aveugle, elle est aussi destructrice ".
Finalement, nous pouvons constater que le PIB est une approche incomplète si nous voulons connaitre le véritable état d’un pays et la progression de la satisfaction de vie de la population et que l’approche de la croissance nécessiterait une remise en perspective. Tel que Robert F. Kennedy l’a déclaré en 1968 lors d’un discours à l’Université du Kansas « le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ".
Penchons-nous donc à présent sur la manière de mesurer davantage le bien être d’une population.
L’obsession de la productivité
Avant de nous pencher sur des indicateurs alternatifs au PIB à proprement parler, il semble nécessaire de passer par une remise en question de l’objectif absolu de croissance. Dans cette course à la croissance et aux résultats, la productivité apparait comme un objectif en soi, voire même une obsession collective, comme en témoigne notre tendance à tout mesurer : ranking, quotas, notes scolaires, etc.
Pourtant, dans notre époque où les modes de consommation et de production sont devenus insoutenables pour les milieux naturels et les ressources disponibles, la vision du progrès social fondée sur l’expansion permanente de nos désirs matériels est fondamentalement en inadéquation avec la réalité et le vivant. Outre l’environnement, notre vision individualiste de la richesse ne prend pas en compte les patrimoines culturels ou les autres espèces. Il est donc nécessaire de remettre l’économie au service du bien commun et de la reconnecter à la réalité.
À ce propos, il peut être intéressant de consulter le travail de Kate Raworth sur la théorie du Donut, qui propose un modèle qui associe les enjeux d’intégrité environnementale et de justice sociale.
Les indicateurs alternatifs
Comment évalue-t-on le bien être d’une société ? Tout le monde veut être heureux·se, mais qu’est-ce qui fait le bonheur ? Il n’existe pas de définition objective du bien-être. Or, construire un indicateur alternatif ou complémentaire au PIB véhicule nécessairement une certaine idée du bien-vivre, ne serait-ce que par le choix de ses différents composants et de leur éventuelle pondération.
En réalité, cette préoccupation existe depuis les années 1970 et beaucoup de chercheurs et chercheuses se sont penché·es sur la question à travers le temps. Parmi les paramètres souvent considérés pour tenter de mesurer le bien-être, nous pouvons trouver la santé, l’environnement, l’éducation, les liens sociaux, la démocratie, la participation civique, la liberté, la satisfaction intrinsèque au travail, le loisir, le mariage, etc. Un champ d’étude à la croisée de l’économie, la sociologie et la psychologie a ainsi émergé : l’économie du bonheur.
Nous pouvons notamment mentionner ici le travail d’Amartya Sen, pour qui la question de la qualité de vie n’est pas à envisager sous l’angle du bonheur individuel à l’instant présent, mais qui invite à voir plutôt dans quelle mesure les personnes sont capables de poser des choix de vie, c’est-à-dire disposent des ressources nécessaires à leur émancipation. Sen élabore ainsi la notion de « capabilité d’épanouissement ». Pour lui, au niveau politique, la pauvreté n’est pas uniquement définie sous l’angle du revenu, mais aussi comme une situation qui induit un manque de possibilité de mener une vie acceptable, ce qui peut être influencé par d’autres considérations. Sur base de sa théorie, Sen a donc mis au point l’indice de développement humain (IDH).
D’autres recherches se concentrent également sur la prise en compte des limites planétaires, et pas uniquement les émissions carbones comme on le fait parfois. À ce sujet, nous pouvons notamment noter le travail intéressant de Tim Jackson, qui considère les libertés des individus à poser des actions à l’intérieur d’un cadre qui respecte limites des autres et de l’environnement.
Parmi les indicateurs que nous pouvons mentionner, il y a :
- Le bonheur intérieur brut (BNB), développé par le gouvernement bhoutanais et qui repose sur quatre piliers fondamentaux : un développement économique et social, durable et équitable ; la préservation et la promotion des traditions culturelles bhoutanaises ; la sauvegarde de l’environnement ; une bonne gouvernance.
- Le “produit Intérieur Net Ajusté” des émissions carbone. Il mesure la création nette de valeur économique en prenant en compte la dégradation du patrimoine économique liée à la poursuite des émissions de gaz à effet de serre.
- L’ “épargne Nette Ajustée du carbone”. Cet indicateur consiste à calculer une forme de dette climatique implicite, en quantifiant le coût des mesures nécessaires pour arriver à la neutralité carbone et en déduisant ce coût du montant de l’épargne nationale.
- L’empreinte écologique et biocapacité (EE) informe de façon synthétique sur certaines pressions exercées sur le capital naturel par un individu ou un groupe en fonction de son mode de consommation et de production. Cet indicateur est notamment utilisé en Wallonie.
- L’indice planète vivante est un indicateur d’état de la biodiversité, utilisé pour l’évaluation environnementale, en particulier par l’ONU.
- L’indicateur de santé sociale (ISS) est un outil de mesure de la richesse non-monétaire : l’enjeu est d’objectiver et d’étudier d’autres données que celle du PIB/tête afin de rendre compte de la santé et du développement d’un territoire.
- L’indicateur du « vivre mieux » est un outil destiné à comparer la qualité de vie dans les différents pays de façon plus pertinente que le seul PIB.
En janvier 2025, la Commission Européenne, qui déclare reconnaitre l’utilité du PIB mais aussi la nécessité d’indicateurs complémentaires pour appréhender pleinement tous les aspects de la qualité de vie, de l’inclusion et de la durabilité, a publié un tableau de bord multidimensionnel, intégrant les outils et cadres existants dans un ensemble d’indicateurs offrant une vision globale du bien-être des personnes et de la planète. Ce tableau de bord, qui se base sur 50 indicateurs, est consultable en ligne et peut être un outil de suivi central pour garantir que la relance du moteur économique de l’Europe ne devienne pas une fin en soi mais plutôt un moyen d’assurer le bien-être des générations actuelles et futures, ainsi que de la planète.
Cependant, bien que de nombreux indicateurs aient le mérite d’exister, ce sont les gouvernements de chaque état qui ont le pouvoir de décider la manière de mener leurs politiques et les indicateurs utilisés. Différents organismes œuvrent donc à faire progresser les mentalités, comme la Wellbeing Economy Alliance (WEAll), la principale collaboration d’organisations, d’alliances, de mouvements et d’individus œuvrant pour une économie du bien-être, au service du bien-être humain et écologique. Leur mission est de changer le débat et créer une dynamique de transformation économique afin que les économies du monde entier assurent un bien-être partagé aux populations et à la planète d’ici 2040.
Faire le choix d’un indicateur qui intègre le bien être citoyen
Plus que jamais, il est essentiel que nos politiques intègrent des indicateurs qui reflètent le bonheur des citoyens et citoyennes. Finalement, le choix d’un indicateur exprime un choix de société. Nous plaidons ici pour ne pas se baser uniquement sur le niveau de richesse globale, mais pour l’intégration des citoyen·nes dans la production de nouveaux récits qui permettront de produire des décisions appropriées.
Sarah Verriest.
[1] Cette réflexion fait échos à un travail que nous avions mené il y a 10 ans et qui avait abouti sur la publication du livre « Et si l’économie nous parlait du bonheur ? » et de l’outil pédagogique correspondant.